"vers l'incalculable d'une autre pensée de la vie"

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Compte rendu de séance: 20 avril 2016

SĂ©minaire “Biographie”

Mercredi 20 avril 2016 – Maison de la Recherche 2.44 – 15h-17h

 

Yannick Gouchan (CAER – EA 854)

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Le PoĂšte italien Giovanni Pascoli (1855-1912) Ă  l’épreuve de la biographie : un exemple de « biographie critique »

La communication portera sur l’étude d’une biographie partielle du poĂšte italien, publiĂ©e par Alice Cencetti (Giovanni Pascoli. Una biografia critica, Firenze, Le Lettere, 2009), qui propose de se focaliser seulement sur trois aspects de la vie de l’auteur afin d’approfondir, voire de « corriger » et de rĂ©vĂ©ler, certains Ă©lĂ©ments. Cet ouvrage sera replacĂ© dans une brĂšve synthĂšse analytique des biographies de l’auteur.

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Patrick Di Mascio (LERMA – EA 853)

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Incidence de Freud dans le biographique : quelques remarques.

Incidence de Freud, et non influence (« L’influence de Freud sur la biographie fut considĂ©rable » dans le contexte moderniste note Hermione Lee qui ajoute que la psychobiographie est aujourd’hui « passĂ©e de mode » ). La connivence entre psychanalyse semble aller de soi : n’est-il pas question de la « vie », de l’histoire du sujet en psychanalyse, comme en biographie ? Certes
 Et Freud lui-mĂȘme, n’a-t-il pas fait, de quelque maniĂšre, Ɠuvre de biographe ? C’est Ă  ce point que les choses se compliquent : dans quelle mesure y a-t-il biographie dans ses « cas », dans ses « applications » de la psychanalyse ? Et l’histoire de la psychanalyse, si  intimement liĂ©e à la vie de Freud, n’invite-t-elle pas, Ă  s’interroger, par un juste (« juste » ?) retour, sur les biographies de Freud ? Les sources, le fait, l’évĂ©nement, l’anecdote, la vĂ©ritĂ© (y aurait-il une vĂ©ritĂ© biographique distincte de la vĂ©ritĂ© historique ou de la vĂ©ritĂ© poĂ©tique ?)
 Telles sont quelques unes des problĂ©matiques  que l’incidence de Freud dans le champ biographique permet d’examiner. Nous proposerons quelques remarques


 

Le poĂšte italien Giovanni Pascoli Ă  l’épreuve de la biographie : Alice Cencetti et la biographie critique

pascoli

      Alice Cencetti, Giovanni Pascoli.
Una biografia critica
, Firenze, Le Lettere, 2009.

 Contribution de Yannick Gouchan

(Aix Marseille UniversitĂ© – CAER EA.854 – Centre Aixois d’Études Romanes)

Les biographies du poÚte Giovanni Pascoli : 

Pascoli (1855-1912) fut l’un des grands poĂštes italiens entre les XIXe et XXe siĂšcles, son importance dans l’histoire des lettres est considĂ©rable, car il a contribuĂ© de maniĂšre dĂ©terminante Ă  faire entrer le langage poĂ©tique italien dans la modernitĂ©. La  premiĂšre biographie importante Ă  lui avoir Ă©tĂ© consacrĂ©e remonte Ă  1914 (Domenico Bulferetti, Giovanni Pascoli. L’uomo, il maestro, il poeta, Milano, Libreria Editrice Milanese). Puis d’autres biographies similaires suivront dans les annĂ©es 30 et 50, parmi lesquelles nous retiendrons l’important volume de Mario Biagini, Il poeta solitario. Vita di Giovanni Pascoli, Milano, Corticelli, 1955.

La biographie Ă©vĂ©nementielle de ce poĂšte est assez modeste, voire banale, car c’est surtout dans les interstices des Ɠuvres Ă©crites qu’il faudra retrouver et reconstituer un rĂ©cit de vie, comme le rappelle Marino Biondi : « la biographie est dans la poĂ©sie, la vie est dans les poĂšmes » (PrĂ©face du volume d’Alice Cencetti, Giovanni Pascoli. Una biografia critica, Firenze, Le Lettere, 2009 p. XVIII-XIX).

La grande Ă©tape vĂ©ritablement marquante dans l’histoire des biographies de Pascoli correspond Ă  l’annĂ©e 1963, lorsque la sƓur cadette de l’auteur publie un volume : Maria Pascoli, Lungo la vita di Giovanni Pascoli, Milano, Mondadori. Il s’agit d’une biographie monumentale Ă©crite en collaboration avec Augusto Vicinelli, spĂ©cialiste du poĂšte. Le filtre sororal Ă  l’Ɠuvre dans l’écriture biographique agit ici Ă  deux niveaux, car si les souvenirs et les nombreux documents de Maria Pascoli permettent indĂ©niablement de mieux cerner les vides des biographies prĂ©cĂ©dentes, l’image du poĂšte qui transparaĂźt des pages de ce volume est conditionnĂ©e par la vision familiale, renforcĂ©e par le fait que Maria a vĂ©cu toute sa vie cĂ©libataire aux cĂŽtĂ©s de son frĂšre, cĂ©libataire lui aussi, entretenant ainsi une relation Ă©troite, jusque dans l’organisation des Ɠuvres posthumes. C’est donc Ă  partir de cette biographie essentielle, mais imparfaite, que toute la vulgate biographique pascolienne va se fixer, jusqu’à nos jours, pour ainsi dire. Maria a forgĂ© une image de son frĂšre marquĂ©e avant tout par le destin funeste, la perte des parents durant l’enfance, la lutte pour faire vivre les frĂšres et sƓurs, etc.

Une Ă©tape importante dans le travail biographique sera  franchie grĂące au matĂ©riel proposĂ© dans le volume Trenta poesie famigliari di Giovanni Pascoli, a cura di Cesare Garboli, Torino, Einaudi, 1990, qui est en rĂ©alitĂ© une anthologie de quelques poĂšmes « familiers ». L’intĂ©rĂȘt biographique de ce volume rĂ©side dans sa prĂ©face qui apporte une nouvelle orientation critique (par exemple la dĂ©finition du « stĂ©rĂ©otype de Pascoli » et son dĂ©passement) et surtout une impressionnante chronologie de plus de 160 pages (qui constituent quasiment la moitiĂ© du volume de l’anthologie) dans laquelle le critique Cesare Garboli a utilisĂ© la correspondance de l’auteur. Cette chronologie se prĂ©sente comme une suite de dates qui s’enchaĂźnent, sans mise en intrigue qui permettrait de suivre un rĂ©cit, avec des paragraphes de la main de Garboli et une grande quantitĂ© d’extraits de la correspondance et des tĂ©moignages qui permettent de combler des lacunes sur l’intĂ©rioritĂ© du poĂšte, notamment ce qu’il Ă©prouve lorsque son autre sƓur cadette, Ida, se marie, son addiction au cognac de plus en plus inquiĂ©tante (un aspect souvent euphĂ©misĂ© dans les biographies prĂ©cĂ©dentes), son rapport ambigu avec l’autre sƓur qui vit avec lui, etc.

ParallĂšlement Ă  cette importante chronologie qui paraĂźt en 1990, la visĂ©e biographique sur Pascoli sera clairement marquĂ©e par la recherche des souterrains de l’individu et de ses rapports familiaux, grĂące Ă  des moyens qui appartiennent au domaine de la psychanalyse (Elio Gioanola, Giovanni Pascoli : sentimenti filiali di un parricida, Milano, Jaca Book, 2000 et Carmine Di Lieto, Il romanzo familiare del Pascoli : delitto, « passione » e delirio, Napoli, Guida, 2008) et au domaine de la psychiatrie (le mĂ©decin-biographe-enquĂȘteur dans les placards et les recoins des archives de la maison du poĂšte : Vittorino Andreoli, I segreti di Casa Pascoli. Il poeta e lo psichiatra, Milano, Rizzoli, 2006). Ajoutons enfin une biographie de la main du conservateur de la maison-archive de Castelvecchio-Pascoli : Gian Luigi Ruggio, Giovanni Pascoli (Tutto il racconto della vita tormentata di un grande poeta), Milano, Simonelli, 1998, qui entĂ©rine des Ă©lĂ©ments anecdotiques sur la psychĂ© et les « tourments » de l’auteur en incluant des dĂ©tails sur son quotidien.

Étude de cas : Alice Cencetti, Giovanni Pascoli. Una biografia critica (Firenze, Le Lettere, 2009)

Ce volume de 387 pages constitue un cas exemplaire de travail biographique dont la visĂ©e se propose non pas de raconter la vie d’un cĂ©lĂšbre homme de lettres de l’Italie entre la fin du XIXe siĂšcle et le dĂ©but du XXe, mais de mettre Ă  jour trois fragments essentiels de cette existence, Ă  savoir trois moments fondateurs pour la pensĂ©e et l’Ɠuvre littĂ©raire de l’auteur.

Le paratexte de l’ouvrage est assez riche pour y trouver des arguments qui justifient la pertinence de ce travail biographique, Ă  savoir dĂ©passer les stĂ©rĂ©otypes habituels sur le poĂšte, afin de proposer un « Pascoli non conventionnel ». On dĂ©laisse volontiers la part anecdotique de l’existence de l’auteur pour se concentrer prĂ©cisĂ©ment sur trois zones d’ombre qui mĂ©ritent une mise Ă  jour documentaire et scientifique, afin de dĂ©voiler la part entre mythe et rĂ©alitĂ©, donc, implicitement, de s’éloigner Ă  la fois de la lĂ©gende fondĂ©e sur les souvenirs transmis par la sƓur du poĂšte (Maria) et des interprĂ©tations Ă  tendance psychologisante qui ont fait florĂšs. Le livre d’Alice Cencetti a d’ailleurs reçu le Prix Tarquinia Cardarelli en 2009. Le prĂ©ambule, Ă©crit par le maire de la localitĂ© de naissance du poĂšte, Gianfranco Miro Gori, est suivi d’une longue prĂ©face, de la main de Marino Biondi, universitaire florentin, qui insiste sur le caractĂšre novateur de cette biographie dans les Ă©tudes pascoliennes. On peut mĂȘme dire que grĂące Ă  ce travail biographique la critique a pu envisager de nouvelles orientations.

Les trois moments clé qui ont été sélectionnés pour la biographie correspondent à une vision partielle de Pascoli, certes, mais se révÚlent comme centraux dans la compréhension de sa pensée.

  1. L’assassinat du pùre : chronique judiciaire d’un fait divers tragique en 1867

La recherche d’Alice Cencetti a Ă©tĂ© menĂ©e pour tenter de comprendre, d’une part, les raisons de l’assassinat tragique de Ruggero Pascoli, pĂšre de Giovanni Pascoli, d’autre part, les difficultĂ©s rencontrĂ©es lors de l’enquĂȘte policiĂšre et judiciaire. La biographe exploite par exemple les comptes rendus du procĂšs qui se conclura par la reconnaissance d’un crime perpĂ©trĂ© par des inconnus, alors que les vrais coupables Ă©taient connus, y compris par la famille de la victime qui ne pouvait pas parler librement. La biographie atteste dĂ©finitivement le fait que le pĂšre du poĂšte a Ă©tĂ© tuĂ© par deux sicaires Ă  la solde d’un rival (Pietro Cacciaguerra) qui convoitait sa place comme rĂ©gisseur de la propriĂ©tĂ© des princes Torlonia, Ă  San Mauro de Romagne. La mĂ©thodologie de type historique s’accompagne ici d’une volontĂ© de rĂ©vĂ©ler les origines d’un crime prĂ©mĂ©ditĂ© et restĂ© impuni Ă  cause d’une omertĂ  locale, et dont les consĂ©quences sur le jeune poĂšte seront fondamentales. L’accent mis sur le crime impuni – par des moyens d’investigation parfaitement documentĂ©s – permet de comprendre le sentiment de vulnĂ©rabilitĂ© et d’injustice qu’éprouvera sans cesse l’auteur obsĂ©dĂ© par la perte de sa famille. En effet, ce crime entraĂźnera indirectement, dans les mois qui suivront, la mort de la mĂšre et de plusieurs frĂšres et sƓurs. Le mĂ©rite de la biographie de Cencetti rĂ©side dans l’effort pour reconstituer un contexte local violent, marquĂ© par les convoitises au sein du monde agricole de la Romagne des annĂ©es 1867. La biographie de Pascoli se mĂȘle ici Ă  la biographie d’une terre marquĂ©e par les luttes d’intĂ©rĂȘt sanglantes. L’intention est bien de sonder le « cĂŽtĂ© obscur » (titre du premier chapitre) de la « Romagne ensoleillĂ©e » chantĂ©e par le poĂšte Ă  partir de la date tragique du 10 aoĂ»t 1867.

  1. La vie d’un Ă©tudiant subversif et sa passion pour la politique

Il s’agit dans ce chapitre de prendre en examen un Ă©pisode particulier de la vie de Pascoli (les trois mois passĂ©s en prison, Ă  Bologne, en 1879), et d’étudier les effets de cet enfermement sur la personnalitĂ© et les opinions politiques du jeune homme. L’évĂ©nement Ă©tait dĂ©jĂ  bien connu des biographes qui s’étaient concentrĂ©s sur une sĂ©rie chronologique comprenant les Ă©tudes Ă  l’UniversitĂ© de Bologne, grĂące Ă  l’obtention d’une bourse pour l’orphelin qui entreprend des Ă©tudes de lettres classiques, puis l’engagement dans la mouvance de l’Internationale socialiste locale animĂ©e par Andrea Costa, la participation Ă  une manifestation en faveur du rĂ©gicide qui avait tentĂ© d’assassiner Humbert I, suivie par l’arrestation et l’incarcĂ©ration, puis l’intervention du professeur de Pascoli, le grand poĂšte Carducci, la personnalitĂ© la plus influente des lettres italiennes Ă  cette Ă©poque, enfin la libĂ©ration et la fin des Ă©tudes, jusqu’à la nomination comme enseignant dans un lycĂ©e de Basilicate oĂč l’auteur dĂ©marre sa carriĂšre pĂ©dagogique.

La biographie “synchronique” d’Alice Cencetti cherche en revanche Ă  creuser le milieu politique dans lequel l’étudiant a pu se former et finir par prendre une part active, notamment en remontant le fil de l’existence juste quelques mois avant le dĂ©but des Ă©tudes, lorsque le poĂšte rĂ©sidait encore Ă  Rimini, au lycĂ©e, et a connu les premiers contacts avec l’Internationale. La biographie de l’auteur permet ici de reconstituer le contexte de cette ville oĂč fut créée la premiĂšre FĂ©dĂ©ration italienne de travailleurs, en 1872. C’est aussi un autre voile que la biographie lĂšve en expliquant le rĂŽle des textes anarchistes rĂ©digĂ©s par Pascoli, Ă  l’origine de ses dĂ©boires avec la justice. Il s’agit notamment d’un hymne anarchiste inĂ©dit, Ă©crit en 1878, exhumĂ© en 2006, conservĂ© aux archives de Bologne, puis publiĂ© rĂ©cemment par Elisabetta Graziosi dans l’article « Pascoli edito e ignoto : inno per l’Internazionale anarchica », dans le Giornale Storico della Letteratura Italiana (a. CLXXXIV, fasc. 606, 2° trimestre 2007, pp. 272-281).

La biographie d’Alice Cencetti a donc marquĂ© une Ă©tape dĂ©cisive dans la reconstitution de la pĂ©riode mal connue entre l’adolescence et l’ñge adulte de Pascoli. D’ailleurs, rĂ©cemment, une critique spĂ©cialiste de l’auteur a publiĂ© un article approfondi qui retrace les annĂ©es 1873-1882 (Elisabetta Graziosi, « Pascoli goliardo sovversivo », Giornale Storico della Letteratura Italiana, a. CXXX, fasc. 632, 4° trimestre 2013, pp. 501-537), afin de combler les lacunes que prĂ©sentaient les biographies prĂ©cĂ©dentes. L’intention du travail biographique, outre la restauration d’une partie mĂ©connue de la vie de l’auteur, est bien de proposer une autre image de Pascoli, au point de provoquer une cĂ©sure entre deux conceptions de l’existence pascolienne : d’une part, le poĂšte marquĂ© par un destin funeste, volontairement reclus avec ses deux sƓurs, partagĂ© entre son ambition universitaire et le repli gĂ©orgique dans sa maison de campagne, d’autre part, un jeune agitateur, actif au sein de l’Internationale socialiste italienne, diamĂ©tralement opposĂ© Ă  l’homme mĂ»r consacrĂ© par la postĂ©ritĂ©. Dans ce cas, la portĂ©e de la biographie implique une prise en compte renouvelĂ©e de l’Ɠuvre littĂ©raire (par exemple la lecture du poĂšme Gog e Magog – 1895 – Ă  la lumiĂšre de l’engagement politique de l’auteur) en insistant sur l’écho qu’ont pu avoir les Ă©crits de jeunesse (notamment certains manifestes), et l’effort postĂ©rieur pour effacer progressivement l’impact de l’engagement politique initial.

En bref, la poĂ©sie de Pascoli tĂ©moigne-t-elle exclusivement d’une idĂ©ologie propre Ă  la petite bourgeoisie italienne de l’époque giolittienne (L’Italietta), ou doit-elle au contraire ĂȘtre replacĂ©e dans la formation internationaliste, socialiste et rĂ©volutionnaire de l’auteur Ă  Bologne ? Plus gĂ©nĂ©ralement, il s’agit Ă©galement de redonner Ă  la pĂ©riode des Ă©tudes et de l’engagement politique une place importante dans le rĂ©cit de la vie de l’auteur, par un dĂ©placement du curseur vers la jeunesse, alors que dans les biographies prĂ©cĂ©dentes c’était surtout l’enfance brisĂ©e et l’ñge adulte qui dominaient pour expliquer l’Ɠuvre, en se fondant sur le fait qu’aprĂšs sa libĂ©ration de la prison l’auteur tournera dĂ©finitivement le dos au socialisme rĂ©volutionnaire pour lui prĂ©fĂ©rer un “socialisme de cƓur” plus humanitariste.

  1. La franc-maçonnerie : un Pascoli méconnu

La maçonnerie de Pascoli, dans la biographie Ă©crite par sa sƓur, se rĂ©sume Ă  une simple (dĂ©)nĂ©gation, voire une censure, comme l’indique l’intertitre du chapitre V de la premiĂšre partie de Lungo la vita di Giovanni Pascoli : « Contro un’insinuazione malvagia ». Jusqu’à prĂ©sent l’appartenance du poĂšte Ă  une loge maçonnique et son Ă©tude Ă©tait restĂ©es enfermĂ©es dans le cercle restreint des Ă©tudes proprement maçonniques, Ă©crites presque exclusivement par des Maçons ou des critiques proches d’eux. On citera par exemple le travail du traducteur français du Fanciullino, le texte de poĂ©tique fondamental de l’auteur, Bertrand Levergeois (Giovanni Pascoli. Le Petit enfant, Michel de Maule, 2004), et plusieurs interventions ponctuelles Ă  l’occasion d’anniversaires ou de colloques spĂ©cialisĂ©s. La biographie d’Alice Cencetti dĂ©montre clairement que Pascoli a connu les Maçons dĂšs l’acquisition de son diplĂŽme universitaire, Ă  Bologne en 1882, par une initiation dans la loge Rizzoli. Elle tente de reconstituer un parcours discontinu et passionnant, Ă  la fois proche et lointain, entre Pascoli et la Maçonnerie. Un des documents permettant de contextualiser l’influence de la culture maçonnique sur l’écriture poĂ©tique est justement l’ensemble des textes prĂ©paratoires pour le cycle des Poemi del Risorgimento, inachevĂ© en 1911, un an avant la disparition de l’auteur.

Loin de vouloir remettre en cause les donnĂ©es capitales fournies par la sƓur du poĂšte, Alice Cencetti, tout en rendant hommage Ă  l’apport qu’a reprĂ©sentĂ© la biographie qu’elle Ă©crivit dans les annĂ©es 1960, se propose de rectifier certaines approximations et de corriger parfois la dimension lĂ©gendaire, en Ă©clairant de maniĂšre sĂ©lective des Ă©tapes de la vie de Pascoli. On parle, dans ce cas, d’un travail de conservation et d’intĂ©gration biographique destinĂ© en premier lieu Ă  un public de chercheurs en littĂ©rature – rappelons qu’Alice Cencetti utilise des mĂ©thodes propres Ă  l’investigation historique mais qu’elle a travaillĂ© intĂ©gralement au DĂ©partement de littĂ©rature italienne de l’UniversitĂ© de Florence –, mais aussi Ă  des lecteurs de l’Ɠuvre pascolienne curieux de pouvoir sonder les souterrains d’une personnalitĂ© dont on pensait tout connaĂźtre, Ă  tout le moins ce qu’il Ă©tait jugĂ© comme important de connaĂźtre pour comprendre sa poĂ©sie.

La visĂ©e corrective de la biographie d’Alice Cencetti tient en mĂȘme temps de la restauration Ă©rudite du matĂ©riel offert par les biographies qui la prĂ©cĂšdent et de la rĂ©organisation d’un Ă©quilibre structurel entre les pĂ©riodes de la vie de l’auteur, de maniĂšre Ă  mieux reprĂ©senter le poids de certains enjeux familiaux et politiques dans l’économie gĂ©nĂ©rale d’un rĂ©cit de vie, Ă  la lumiĂšre des documents consultĂ©s et vĂ©rifiĂ©s. Si la visĂ©e corrective consiste donc Ă  dĂ©bloquer plusieurs verrouillages du mythe Pascoli afin d’en nuancer une vision Ă©difiante – entretenue par la mĂ©moire sororale –, elle agit par une opĂ©ration prĂ©cise de comblement des lacunes d’une chronologie Ă©tablie par la famille plutĂŽt que par une remise en question systĂ©matique des acquis biographiques antĂ©rieurs.

 

Sélection de biographies et de travaux biographiques sur Giovanni Pascoli (ordre chronologique de parution) :

-Domenico Bulferetti, Giovanni Pascoli. L’uomo, il maestro, il poeta, Milano, Libreria Editrice Milanese, 1914.

-Albert Valentin, Giovanni Pascoli, poÚte lyrique, Allier impr., 1925 (thÚse de doctorat, Université de Grenoble).

-Mario Biagini, Il poeta solitario. Vita di Giovanni Pascoli, Milano, Corticelli, 1955.

-Maria Pascoli, Lungo la vita di Giovanni Pascoli, Milano, Mondadori, 1963, (Memorie curate e integrate da Augusto Vicinelli).

-Guido Capovilla, La formazione letteraria del Pascoli a Bologna. I. Documenti e testi, Bologna, Clueb, 1988.

Cronologia, in Trenta poesie famigliari di Giovanni Pascoli, a cura di Cesare Garboli, Torino, Einaudi, 1990.

-Gian Luigi Ruggio, Giovanni Pascoli (Tutto il racconto della vita tormentata di un grande poeta), Milano, Simonelli, 1998.

-Elio Gioanola, Giovanni Pascoli : sentimenti filiali di un parricida, Milano, Jaca Book, 2000.

-Vittorino Andreoli, I segreti di Casa Pascoli. Il poeta e lo psichiatra, Milano, Rizzoli, 2006.

-Gian Luigi Zucchini, L’ombra straniera. Vita e poesia di Giovanni Pascoli, Bologna, Capelli, 2006.

-Carmine Di Lieto, Il romanzo familiare del Pascoli : delitto, « passione » e delirio, Napoli, Guida, 2008.

-Alice Cencetti, Giovanni Pascoli. Una biografia critica, Firenze, Le Lettere, 2009.

-Elisabetta Graziosi, « Pascoli goliardo sovversivo », Giornale Storico della Letteratura Italiana, a. CXXX, fasc. 632, 4° trimestre 2013, pp. 501-537.

Ricoeur, Le Goff et Tan Da : “Petit rĂȘve” et “Grand rĂȘve”

Contribution Phuong Ngoc « Jade » NGUYEN (Maßtre de Conférences, IrASIA)

Inscrire le temps humain dans le temps 

 

Ma rĂ©flexion part de la question de St Augustin (« Qu’est-ce que le temps ? ») interrogĂ© par Paul Ricoeur puis se nourrit de la lecture de la biographie de St Louis par Jacques Le Goff, afin de revenir au roman « Le Petit rĂȘve » de TáșŁn Đà, lettrĂ© confucĂ©en devenu Ă©crivain, qui se pose la question sur le temps et la vie humaine (sa vie prĂ©cisĂ©ment) au dĂ©but du XXe siĂšcle dans un Vietnam colonie française. Ci-dessous quelques citations pour inciter le lecteur Ă  (re)lire ces textes.

 

Paul Ricoeur, Temps et rĂ©cit, 3 tomes, 1983-1985. Ici : tome I. L’intrigue et le rĂ©cit historique, Seuil, collection Essais, 2006.

St Augustin dans Confessions, livre XI :

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus. » (p. 25) ;

« Et cependant, Seigneur, nous percevons les intervalles de temps ; nous les comparons entre eux, et nous appelons les uns plus longs, les autres plus courts. Nous mesurons encore de combien tel temps est plus court que tel autre » (p. 28) ;

« C’est au moment oĂč ils passent que nous mesurons le temps, quand nous les mesurons en les percevant » (p. 28) ;

« D’ailleurs, quand on raconte des choses vraies mais passĂ©es, c’est de la mĂ©moire qu’on tire, non des choses elles-mĂȘmes, qui ont passĂ©, mais les mots conçus Ă  partir des images qu’elles ont gravĂ©es dans l’esprit, comme des empreintes, en passant par les sens. » (p. 31)

           

MimÚsis selon Aristote dans Poétique :

« […] ‘imitation ou la reprĂ©sentation de l’action dans le mĂ©dium du langage mĂ©trique » (p. 70)

« L’imitation ou la reprĂ©sentation de l’action est une activitĂ© mimĂ©tique en tant qu’elle produit quelque chose, Ă  savoir prĂ©cisĂ©ment l’agencement des faits par la mise en intrigue. » (p. 72)

Trois sens du mimĂšsis selon Ricoeur : « renvoi Ă  la prĂ©-comprĂ©hension familiĂšre que nous avons de l’ordre de l’action, entrĂ©e dans le royaume de la fiction, enfin configuration nouvelle par le moyen de la fiction de l’ordre prĂ©-compris de l’action […] la fonction mimĂ©tique des rĂ©cits s’exerce de prĂ©fĂ©rence dans le champ de l’action et de ses valeurs temporelles. » (p. 12)

« [Les] prĂ©suppositions [de la premiĂšre partie] ont un noyau commun. Qu’il s’agisse d’affirmer l’identitĂ© structurale entre l’historiographie et le rĂ©cit de fiction […] ou qu’il s’agisse d’affirmer la parentĂ© profonde entre l’exigence de vĂ©ritĂ© de l’un et l’autre modes narratifs […], une prĂ©supposition domine toutes les autres, Ă  savoir que l’enjeu ultime aussi bien de l’identitĂ© structurale de la fonction narrative que de l’exigence de vĂ©ritĂ© de toute oeuvre narrative, c’est le caractĂšre temporel de l’expĂ©rience humaine. Le monde dĂ©ployĂ© par toute oeuvre narrative est toujours un monde temporel. Ou, comme il sera souvent rĂ©pĂ©tĂ© au cours de cet ouvrage : le temps devient temps humain dans la mesure oĂč il est articulĂ© de maniĂšre narrative ; en retour le rĂ©cit est significatif dans la mesure oĂč il dessine les traits de l’expĂ©rience temporelle. […] » (p. 17)

La vie humaine est celle des histoires qui, selon leur narration, peuvent changer le cours du temps :

« histoires non (encore) racontées » (p. 141-144)

« La consĂ©quence principale de cette analyse existentielle [cf. Wilhem Schapp] de l’homme comme “ĂȘtre enchevĂȘtrĂ© dans des histoires” est que raconter est un processus secondaire, celui du “devenir-connu de l’histoire”. Raconter, suivre, comprendre des histoires n’est que la “continuation” de ces histoires non dites. » (p. 143)

Jacques Le Goffe, Saint Louis (Gallimard, 1996 ; édition utilisée ici : coll. Folio Histoire, 2013, 1264 p.)

Projet de l’historien :

« Qui fut Saint Louis? Peut-on le connaĂźtre et, Joinville aidant, entrer dans son intimitĂ©? Peut-on le saisir Ă  travers toutes les couches et les formations de mĂ©moires attachĂ©es Ă  construire sa statue et son modĂšle? ProblĂšme d’autant plus difficile que, la lĂ©gende rejoignant pour une fois la rĂ©alitĂ©, l’enfant roi de douze ans semble avoir Ă©tĂ© dĂšs le dĂ©part programmĂ©, si l’on ose dire, pour ĂȘtre ce roi idĂ©al et unique que l’histoire en a fait. Cette Ă©tude approfondie ne se veut – c’est ce qui fait sa puissante originalitĂ© – ni la «France de Saint Louis» ni «Saint Louis dans son temps», mais bien la recherche, modeste et ambitieuse, tenace et constamment recommencĂ©e, de l’homme, de l’individu, de son «moi», dans son mystĂšre et sa complexitĂ©. Ce faisant, c’est le pari de fondre dans la mĂȘme unitĂ© savante et passionnĂ©e le rĂ©cit de la vie du roi et l’interrogation qui, pour l’historien, le double, l’habite et l’autorise : comment raconter cette vie, comment parler de Saint Louis, Ă  ce point absorbĂ© par son image qu’affleure la question provocatrice «Saint Louis a-t-il existĂ©?». (4e couverture)

Que peut signifier la biographie pour un historien ?

« […] la biographie est une des plus difficiles façons de faire de l’histoire » (p. 17)

« Elle peut mĂȘme devenir un observatoire privilĂ©giĂ© pour rĂ©flĂ©chir utilement sur les conventions et sur les ambitions du mĂ©tier d’historien, sur les limites de ses acquis, sur les redĂ©finitions dont il a besoin. » (p. 18)

« [le personnage d’une biographie est un] sujet “globalisant” autour duquel s’organise tout le champ de la recherche. Or quel objet, plus et mieux qu’un personnage, cristallise autour de lui l’ensemble de son environnement et l’ensemble des domaines que dĂ©coupe l’historien dans le champ du savoir historique ? Saint Louis participe Ă  la fois de l’Ă©conomique, du social, du politique, du religieux, du culturel ; il agit dans tous ces domaines en pensant d’une façon que l’historien doit analyser et expliquer – mĂȘme si la recherche d’une connaissance intĂ©grale de l’individu en question demeure une “quĂȘte utopique”. Il faut, en effet, plus que pour tout autre objet d’Ă©tude historique, savoir ici respecter les manques, les lacunes que laisse la documentation, ne pas vouloir reconstituer ce que cachent les silences de et sur Saint Louis, les discontinuitĂ©s et les disjonctions aussi, qui rompent la trame et l’unitĂ© apparente d’une vie. Mais une biographie n’est pas seulement la collection de tout ce qu’on peut et de tout ce qu’on doit savoir sur un personnage. » (p. 18-19)

« […] si comme le veut Borges, un homme n’est vraiment mort que lorsque le dernier homme qui l’a connu est mort Ă  son tour, nous avons la chance de connaĂźtre sinon cet homme, du moins celui qui, parmi ceux qui ont bien connu Saint Louis, est mort le dernier, Joinville, qui a dictĂ© son tĂ©moignage exceptionnel plus de trente ans aprĂšs la mort de Louis et qui est mort lui-mĂȘme quarante-sept ans aprĂšs son royal ami, Ă  l’Ăąge de quatre-vingt-treize ans. La biographie que j’ai tentĂ©e va donc jusqu’Ă  la mort dĂ©finitive de Saint Louis. Mais pas plus avant. Car Ă©crire une vie de Saint Louis aprĂšs Saint Louis, une histoire de l’image historique du saint roi, sujet passionnant, aurait relevĂ© d’une autre problĂ©matique. » (p. 31)

TáșŁn Đà Nguyễn KháșŻc Hiáșżu (1889-1939), Le Petit rĂȘve (Giáș„c mộng con, publiĂ© Ă  Hanoi en 1917, qui raconte un voyage autour du monde imaginĂ© dans un rĂȘve par un jeune lettrĂ© homonyme de l’auteur ; ce roman aura une suite publiĂ©e en 1932, cette fois un voyage imaginaire dans le royaume cĂ©leste oĂč le narrateur est reçu par l’Empereur de Jade et rencontre de personnalitĂ©s dont Jean-Jacques Rousseau)

Le roman commence par cette préface :

« L’homme est un ĂȘtre douĂ© de conscience. Puisqu’il a une conscience, il est capable de rĂȘver. En l’espace de cent ans, durĂ©e d’une vie humaine, la conscience peut explorer des contrĂ©es inaccessibles au corps. […] Le rĂȘve est un instant de la vie qui rĂ©apparaĂźt pendant le sommeil. Les scĂšnes que l’on voit dans le rĂȘve disparaissent quand on se rĂ©veille. Si c’est seulement un mensonge du Principe CrĂ©ateur, quel est l’intĂ©rĂȘt d’en parler ? Quel est, par surcroĂźt, l’intĂ©rĂȘt de les Ă©crire ? Cependant les anciens disaient : « Les Ă©vĂ©nements passĂ©s, parfois rĂȘvĂ©s », et aussi « La vie est comme un grand rĂȘve ». Ayant appris cela dans mes livres, je commence Ă  rĂ©flĂ©chir. Il m’apparaĂźt ceci : les Ă©vĂ©nements de l’annĂ©e Ă©coulĂ©e me paraissent parfois comme s’ils n’avaient jamais existĂ©, c’est vrai Ă©galement pour ceux du mois dernier, mĂȘme pour ceux qui n’ont eu lieu que la veille. Il est vrai que certains Ă©vĂ©nements de l’annĂ©e passĂ©e, du mois dernier ou de la veille, continuent Ă  avoir une existence, mais leur nombre est limitĂ©. Ayant compris cela, je me suis dit que les choses du rĂȘve et celles de la vie ne sont pas si diffĂ©rentes : les choses de la vie ont une durĂ©e assez longue, dans le rĂȘve elles sont de courte durĂ©e ; dans la vie les choses ont lieu essentiellement dans la journĂ©e, alors que le rĂȘve se passe pendant la nuit ; les choses de la vie se passent souvent devant des tĂ©moins, elles ont donc une preuve d’existence, alors que le rĂȘve n’est connu que de soi-mĂȘme ; dans la vie, on voit les choses les yeux ouverts, dans le rĂȘve, on les voit les yeux fermĂ©s. Les choses du rĂȘve disparaissent si l’on ouvre les yeux, inversement celles de la vie doivent donc disparaĂźtre si l’on ferme les yeux. Il s’en suit que le rĂȘve est un petit rĂȘve et la vie est un grand rĂȘve. Au rĂ©veil on sait que c’est un petit rĂȘve. Quant au grand rĂȘve, on y est encore, c’est pourquoi l’on ne sait pas encore que c’est un rĂȘve. Tout cela est donc rĂȘve, mais depuis des gĂ©nĂ©rations on Ă©crit les annales et les histoires, les notes au fil de la plume et les rĂ©cits de vie. Il faudrait noter aussi les rĂȘves. Je suis sorti de mon petit rĂȘve, je l’Ă©cris ici. Quant Ă  mon grand rĂȘve, j’attendrai mon prochain rĂ©veil…  1916         Le rĂȘveur »

Le premier chapitre commence par la scÚne suivante :

« La nuit du 28 janvier de l’annĂ©e du Dragon, soit la dixiĂšme annĂ©e du rĂšgne de Duy TĂąn, soit l’an 1916 du calendrier occidental, moi, nommĂ© Nguyễn KháșŻc Hiáșżu, je vis mon esprit partir dans une contrĂ©e lointaine, mon corps restant au lit.  Je vis : […]

Lệ TrĂčng : le temps se renouvelle chaque annĂ©e Ă  l’arrivĂ©e du printemps, la nature se renouvelle aussi chaque annĂ©e avec le printemps […] Seul l’ĂȘtre humain voit partir son Ăąge sans retour et ses cheveux blanchir sans espoir de les voir redevenir verts ! C’est pour cela qu’en contemplant le spectacle de la nature, les anciens sentaient souvent naĂźtre des Ă©motions. Que ressentons-nous donc aujourd’hui, chers amis ?

Thu Thá»§y : le spectacle de la nature fait naĂźtre des Ă©motions, nĂ©es du dĂ©sir de se comparer aux montagnes et aux fleuves afin de connaĂźtre l’Ă©ternitĂ©. C’est un plaisir […] dans les temps anciens comme aujourd’hui.

Lệ TrĂčng : la nature, ces hautes montagnes et ces larges fleuves semblent avoir une Ăąme et pourtant ce ne sont que des choses dĂ©pourvues de sentiments. C’est pour cette raison qu’ils ont une vie si longue. Quant Ă  l’homme, son petit corps est accablĂ© par les soucis et les Ă©motions qui le bousculent jour et nuit. Les anciens disaient qu’il faut atteindre « le talent et la vertu ». Mais nombreux sont ceux qui n’avaient pas Ă  se plaindre ni pour le talent ni pour la vertu, et pourtant, leurs corps disparus, on oublie jusqu’Ă  leur nom et leur vie…

Nguyễn KháșŻc Hiáșżu (Hiáșżu) : c’est sans doute cela qui me rend enthousiaste au dĂ©but de chaque promenade, ensuite Ă©mu et Ă  la fin mĂ©lancolique. Est-ce ma faute ? Est-ce la nature qui fait naĂźtre la tristesse ?

Thu Thá»§y : non ! Je suis d’un autre avis ! La nature peut changer, les montagnes peuvent s’affaisser, les fleuves peuvent se tarir, l’ocĂ©an peut gronder lĂ  oĂč verdoyaient les champs de mĂ»riers, mais les noms cĂ©lĂšbres resteront Ă  travers le temps. Voyez-vous, le mont Thu Duong peut un jour disparaĂźtre, mais la renommĂ©e des frĂšres Di et TĂȘ en Chine ne s’oubliera jamais. Le fleuve Bach Dang peut un jour se dessĂ©cher ou ĂȘtre remblayĂ©, mais le nom de Tran Hung Dao, qui pourrait le faire disparaĂźtre de ce monde ? Les choses n’ont que leur enveloppe matĂ©rielle, et vont certainement disparaĂźtre… Les monts et les fleuves ont certes une longue vie, mais leur vie est courte par rapport Ă  la renommĂ©e […]

Hiáșżu : c’est vrai ! Notre discussion n’est qu’un moment inspirĂ© par le spectacle de la nature […] Le talent et la force de l’homme sont bien entendu limitĂ©s, mais son devoir ne connaĂźt pas de frontiĂšres. S’il n’a pas de centre d’intĂ©rĂȘt, s’il ne dĂ©termine pas le but de sa vie, c’est comme s’il regardait l’ocĂ©an en tenant une toute petite barque lĂ©gĂšre en bambou sur sa tĂȘte. On comprend qu’il soit dĂ©couragĂ© ! Et quand l’homme est dĂ©couragĂ©, il devient vite mĂ©lancolique…

Lệ TrĂčng : le Ciel a engendrĂ© la multitude des choses et des ĂȘtres de ce monde. Chacun a un caractĂšre, une destinĂ©e et un talent qui lui sont propres, et donc des intĂ©rĂȘts diffĂ©rents. L’intĂ©rĂȘt des fauves est dans la jungle, l’intĂ©rĂȘt d’autres bĂȘtes est dans la mer, la petite cigale a son intĂ©rĂȘt, la minuscule fourmi en a un autre. Ce sont lĂ  autant de caractĂšres, de destinĂ©es et de talents pour servir autant d’intĂ©rĂȘts diffĂ©rents. Parmi les humains, le Ciel distingue Ă©galement les catĂ©gories diverses. N’Ă©tant pas Ă  votre place, je ne sais pas si vous ĂȘtes comme le tigre, l’insecte, la cigale ou la fourmi. Fourmi ou cigale, insecte ou tigre, c’est vous seul qui savez. Cela ne peut pas ĂȘtre discutĂ© avec d’autres personnes.

Hiáșżu : c’est vrai. Je ne peux pas vous demander de prendre une dĂ©cision Ă  ma place. Mais pour remplir sa mission, il faut avoir du talent. Pour avoir du talent, il faut s’instruire. Ce n’est pas avec une petite lampe et cinq charrettes de vieux livres que je vais y arriver. Alors comment faire ?

[…] La conversation se termina quand le ciel devenait plus sombre. En un clin d’Ɠil, le paysage montagneux de SĂ i SÆĄn se transforma en un quai de gare, lieu des adieux. »

Le roman se termine par le retour du narrateur dans son pays natal avec le projet de « devenir philosophe et Ă©crivain pour ĂȘtre utile Ă  [son] peuple ».

Symposium: Reading Lives : the Biographical Approach in the Humanities and Social Sciences (RĂ©union – Feb. 2017)

The following universities are organising an international and interdisciplinary symposium at the UniversitĂ© de la RĂ©union, 23-24 February 2017, entitled:

Lire des vies
L’Approche biographique en sciences humaines et sociales

(Reading Lives
The Biographical Approach in the Humanities and Social Sciences)

(click for further information and call for papers )

Laboratoire de recherche sur les espaces Créoles et Francophones (LCF, Université de La Réunion)

Observatoire des sociétés de l’océan Indien (OSOI, Université de La Réunion)

Centre de recherche sur les médiations (CREM, Université de Lorraine/Université de Haute-Alsace)

Colloque interdisciplinaire et international
Lire des vies
L’Approche biographique en sciences humaines et sociales

Saint-Denis de La Réunion
UFR Lettres et des Sciences humaines (LSH) Université de La Réunion
23-24 février 2017

Informations: http://crem.univ-lorraine.fr/

Prochains évÚnements et séance du séminaire

Prochaine séance du séminaire

Mercredi 22 juin 2016 – Maison de la Recherche 2.44 – 15h-17h

“L’Ă©tude des Ă©lites communautaires: du mythe des origines Ă  la (re)construction biographique”

Intervention de :

Mauve Carbonell (TELEMME, UMR 7303)

MaĂźtre de confĂ©rences en histoire, spĂ©cialiste de l’histoire de la construction europĂ©enne
Directrice du Master Etudes europĂ©ennes d’AMU

Accéder à la présentation détaillée

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